HELENA SINERVO
Un extrait du roman 
Une Belle de jour dans la rue de l´Artillerie

Helena Sinervo


UNE BELLE-DE-JOUR
DANS LA RUE DE L’ARTILLERIE


Traduction du finnois par Sébastien Cagnoli (2012),

révisée par l’auteur


1. DANS LA DÉMESURE APPARAÎT UN SIGNE

Où Mette estime que les risques d’un bidet-douche sont supérieurs au plaisir


Le troisième orgasme de Mette n’était plus qu’un faible écho des précédents, difficile à atteindre, laborieux, comme une envie de faire pipi au milieu d’un opéra de Wagner, sans autre idée en tête que la hâte d’en finir. Elle se détacha d’Otto, l’inépuisable étudiant qu’elle avait patiemment dressé à sa guise mais qui néanmoins, par pur enthousiasme, se laissait souvent aller à un limage frénétique. Mette se leva, posa une bise sur la joue du jeune homme et alla sous la douche.

Au début de leur relation, le petit studio confiné du garçon, situé à Kallio dans la Cinquième linja, lui avait procuré des frissons excitants. Elle l’avait qualifié de « cabinet pornographique », « mon petit bordel » ; la seule pensée de ses voilages poussiéreux lui mouillait le slip et provoquaient une impérieuse érection de son clitoris. À en juger aux livres traînant sur la table, le jeune homme étudiait les sciences politiques, ou l’histoire politique – il avait dû le lui dire à un moment donné, mais elle l’avait oublié tout de suite.

Le logement comportait une mezzanine, où le garçon dormait ; mais pour baiser, ils utilisaient le canapé, le fauteuil ou la table basse. À travers une étroite cour intérieure, l’appartement de l’immeuble voisin avait une vue directe sur le canapé ; parfois, assise à la fenêtre, une fille à peine pubère regardait leurs besognes. Otto, la bite raide, allait alors baisser le store.

La douche, un appareil absolument répugnant, rouillé et entartré, n’était en fait qu’un bidet. Observant les conseils d’Otto, Mette monta sur le rebord de la cuvette et se lava les cheveux de là-haut. Elle avait dit moult fois que prendre des douches sans revêtement isolant ni évacuation ne tarderait pas à faire proliférer la moisissure, même si l’eau s’écoulait en grande partie dans la cuvette des wc. Otto s’était contenté de hausser les épaules. L’appartement était la propriété d’une tante qui avait déménagé à l’étranger, et si jamais celle-ci revenait, ce dont le garçon doutait passablement, la piaule entière serait à refaire, de toute façon.

L’ère quadragénaire de Mette n’était plus qu’un souvenir, et se tenir en équilibre sur le rebord de la cuvette – sans parler de la redescente sur le carrelage glissant, fissuré et mouillé – lui apparaissait soudain comme un facteur de risque non négligeable. Et si un jour elle dérapait et se cognait la tête ? Comment expliquerait-elle l’accident à sa famille ? Il était temps de mettre un terme à cette relation, ça ne valait plus tant de risques. Passé l’ivresse érotique, les cuisses tendineuses du garçon et sa poitrine plate de petite frappe commençaient à perdre leur sex-appeal à ses yeux. Mais pour l’heure, elle ne daignait pas repousser ses avances, si touchantes et indéniablement flatteuses. Elle s’était fiée, comme elle-même se l’expliquait, à l’efficacité de ses engins. Fermant les yeux, elle avait pensé au « Duc », l’ex-ambassadeur de France en Finlande Albert Leduc, avec qui elle n’avait jamais eu plus que de petits clins d’œil, mais elle aurait pu.

Mette et Otto s’étaient rencontrés sur un forum Internet. Elle y avait déjà trouvé des partenaires sexuels à son goût, de jeunes hommes qui appréciaient qu’elle n’ait aucune exigence. Elle avait annoncé d’emblée qu’elle voulait aller droit au but sans trop de sentiments : à son âge, une femme a le bas-ventre en alerte perpétuelle. Une femme mûre était esclave de ses désirs, tout aussi incontestablement que les jeunes hommes. Les éjaculations précoces ne la dérangeaient pas, avait-elle affirmé, elle se débrouillerait toute seule pour terminer le travail à la main.

Quand Mette sortit de la douche, Otto était couché sur le canapé, où il se masturbait. Son organe était long et large. À vrai dire, il était démesurément grand pour un corps aussi modeste.

C’était justement cette démesure qui l’avait excitée au début, cet énorme pénis qui jaillissait au doigt et à l’œil entre les courtes cuisses, un objet sexuel fonctionnant un peu sur le même principe que l’œuf du coucou, réveillant les instincts même s’il était surdimensionné par rapport à son but. La bite d’Otto s’élevait au-dessus du nombril jusqu’au sternum, battant la mesure de ses pas comme le balancier vivant d’un métronome. Au début, Mette l’avait regardée tantôt avec convoitise, tantôt avec la nausée, en sursautant, et cette seule divine bascule de désir, de nausée et d’horreur l’avait hypnotisée en une extase sexuelle qui s’était conservée dans ses membres plusieurs jours après qu’elle avait refermé la porte derrière elle et dévalé l’escalier pour regagner la rue.

À la démesure se joignait aussi la caractéristique qu’Otto avait un mignon petit visage de poupon. Rasé et bien habillé, il aurait pu ressembler à Ken, le petit copain de la poupée Barbie. Mais il était poilu de la tête aux pieds, et au milieu de sa barbe négligée s’entrouvrait une bouche rouge et humide dont l’expression obscène allait de pair avec la concupiscence de ses yeux brillants.

Cette petite frappe, c’est un vrai satyre qui vient de perdre sa virginité, s’était dit Mette après leur première rencontre.

Otto était fier de la taille de sa bite, comme les hommes le sont souvent, à tort ou à raison. À présent, il se prélassait sur le dos, le bassin cambré, et il se caressait le gland. On aurait dit qu’il plaçait son organe en guise de marque-page – en l’occurrence, dans l’ouvrage de Peter Englund Lettres du point zéro –, mais son seul objectif était de montrer qu’au-dessus de ce livre de grande hauteur se dandinait un gland tuméfié avec son col roulé surmontant même quelques centimètres d’une queue agile. Mette trouvait ce spectacle de mauvais goût, mais contre toute attente ses organes génitaux eurent une réaction différente, et son clitoris se remit à palpiter impérieusement.

« À quatre pattes sur la table », ordonna Otto, et elle obéit. Ça aussi, ça l’excitait, de devoir obéir, se soumettre à l’autorité, se mettre dans la peau d’une espèce d’esclave sexuelle sans libre arbitre, laisser sa personnalité se réduire à un simple rouage de mécanisme sexuel, comme pour refléter l’expansion du cosmos et l’accroissement du chaos.

Pendant qu’Otto la prenait par derrière, les Lettres du point zéro étaient déployées devant leurs yeux, le texte vers la table. Sur la couverture, il y avait une peinture représentant la Première Guerre mondiale, où des soldats épuisés erraient devant un arbre carbonisé à travers un terrain boueux. Quand Mette sentit qu’Otto jouissait, elle retourna le livre et lut :

Plusieurs n’étaient que des espèces de bonhommes allumettes noircis qui traînaient là, rigides et tordus, au milieu de toute la confusion : ils avaient les bras qui dépassaient et le dos voûté, comme s’ils essayaient encore, avec une lenteur infinie, d’atteindre leurs pieds. Plus loin, les morts n’étaient qu’un vague enchevêtrement carbonisé à terre, difficile à distinguer des débris. Ils étaient comme fondus dans la catastrophe : une tombe de plus.

C’était un signe, se dit Mette, un signe qu’il fallait mettre un terme à leur relation. Plus jamais elle n’escaladerait les wc pour se laver. Elle prit un protège-slip dans son sac à bandoulière et le mit en place. Le sperme s’écoulerait et serait absorbé avant qu’elle arrive chez elle, dans la rue de l’Artillerie, sur la place de Töölö. Quand Otto proposa le prochain rendez-vous, elle dit qu’elle avait oublié son agenda à la maison.

On se rappelle, chuchota-t-elle sur un ton insouciant, et elle referma derrière elle la porte palière bon marché plaquée acajou.


2. UNE ŒUVRE D’ART NÉE DU DÉSIR ET DE LA NAUSÉE

Où Mette élève l’abjection sur un autel


Au sujet de Mette, on pourrait tirer la conclusion hâtive et triviale qu’elle cherchait des relations avec de jeunes hommes en raison d’une addiction sexuelle ou d’une crise d’âge. Mais ce n’était pas si univoque : son objectif était plutôt de créer une œuvre d’art taillée dans la vie – le Projet Éternité, comme elle avait nommé son entreprise.

Elle avait consacré son âge adulte à examiner la question philosophique de comment l’on peut vivre dans le monde sans se suicider. Elle reçut une réponse auprès de son père, devenu alcoolique, dont elle allait s’occuper une fois par semaine. Tandis qu’elle le dépouillait de ses vêtements souillés d’excréments et qu’elle trimballait son corps puant à la baignoire pour le mettre à tremper avant de passer à la toilette à proprement parler, le vieux se cramponna à ses fesses et se mit à rire – si tant est que ce raffut ressemblant à la coqueluche fût un rire. Elle avait compté jusqu’à dix en hésitant à laisser le vieux se noyer dans sa merde. Le sens du devoir l’avait emporté : guindée et sans s’émouvoir, elle avait donné son bain à son père.

Alors Mette avait réalisé, sur le seuil de son quarantième anniversaire, peu avant que la cirrhose du foie eût fait des siennes et qu’elle eût l’enterrement à organiser, qu’un organisme vivant ne se tue pas soi-même, parce que des instincts de base régissent son cerveau de grenouille.

Nous avons beau mener une vie misérable, réaliser n’importe quels actes vils et horripilants, nous ne commettons pas le suicide, parce que les parties centrales de notre cerveau sont réglées pour maintenir l’organisme en vie par n’importe quel moyen, quitte à mourir pétrifié, écrivit-elle dans son petit carnet à couverture noire.

Mette conclut que la seule façon intellectuellement honnête et noble de faire face à l’abjection de la vie consistait à l’élever sur un autel et à la glorifier.

La vie, il faut en faire une mise en scène de la misère, nota-t-elle par une nuit d’hiver en écoutant les ronflements réguliers de son mari Eero sur le futon à la dureté duquel elle ne s’était jamais habituée. Puisqu’on n’échappe pas davantage à l’ordure dans un sens métaphorique que sur le plan concret, eh bien faisons-en de l’art, décida-t-elle avant de s’endormir. Cette décision mûrissait dans son esprit depuis un certain temps, mais elle se cristallisa à cet instant où elle observait le visage endormi de son mari, les poils touffus débordant des narines et la barbe au menton qui avait l’air de pousser à vue d’œil.

« J’ai épousé un doux nigaud adapté à mes desseins », pensa-t-elle, et elle caressa le poignet de l’homme sous la manche du pyjama.

Dès le lendemain, Mette cessa ses recherches professionnelles et claqua pour l’éternité la porte de son bureau situé au dernier étage du bâtiment principal de l’université. Elle ne se donna pas la peine de regretter sa lucarne noircie par la pollution, par laquelle se profilait une lumière d’hiver blafarde, ni la surface feutrée des cloisons isolantes, ni la collègue chercheuse avec laquelle elle avait partagé ce petit espace vide et dont elle avait supporté le caractère difficile, l’esprit de compétition surdimensionné et les élans de jalousie.

Mette annonça à son époux sa décision d’abandonner sa carrière de chercheuse, mais elle passa sous silence son Projet Éternité. Le mensonge et la fraude faisaient partie intégrante de son art de vivre. Sans façade bourgeoise ni faux-semblants, sans cachoterie méprisable, la divine bascule du désir et de la nausée, de nos jours où tout est permis, n’aurait rien d’abject ou de honteux. En outre, Mette avait besoin d’un bailleur de fonds pour son art de vivre, comme pour toute forme d’art. Eero était le seul mécène disponible.

Fonctionnaire au ministère de l’Éducation, il accepta la décision de Mette, non sans un certain soulagement dans la mesure où leur fille Petra, au seuil de la puberté, avait besoin de la présence de sa mère pour lui remonter le moral pendant sa découverte de la condition féminine dans toute sa véritable misère. Durant sa carrière de chercheuse, Mette avait passé tous les soirs et week-ends cloîtrée dans sa cellule universitaire, ce à quoi Eero et leur fille s’étaient adaptés, quoique sans échapper totalement à l’apparition de symptômes, comme le formulait la mamie, qui faisait office de psychanalyste et psychothérapeute de Petra.

Maintenant que Mette resterait à la maison, Eero espérait qu’elle aurait plus de temps pour leur fille.